Kilimandjaro 2014

L’ascension du Kilimandjaro peut se faire par différentes voies. Dans le cadre du projet Kilimira, la voie Lemosho a été choisie, la plus difficile et la plus splendide de toutes. C’est bien connu, cette épreuve représente un défi autant sinon plus psychologique que physique. Ce qu’il faut savoir dans le cas de Dre Lessard, c’est que non seulement sa surdité s’ajoutait aux difficultés rencontrées, mais également un problème d’équilibre associé à celle-ci  (le centre de l’équilibre étant situé dans l’oreille). Ainsi, sa démarche peut sembler être celle d’une personne en état d’ébriété, le tout étant d’autant plus apparent que sa vitesse de progression est lente. L’entraînement physique contribue à améliorer ce problème chez elle, mais il demeure. Et comme si ça ne suffisait pas, blessures et maladies ont été au rendez-vous.

Le projet Kilimira

Depuis sa création, la Fondation MIRA a remis plus de 2 000 chiens-guides, chiens d’assistance et chiens d’accompagnement. L’entraînement de chaque chien représente un investissement de 30 000$. L’expédition Kilimira « Guider jusqu’au sommet » s’est d’abord inscrite dans le cadre des célébrations des 30 ans de la Fondation MIRA. La campagne de levée de fonds avait pour objectif global de financer l’entraînement du plus grand nombre possible de chiens MIRA. Chaque grimpeur devait ramasser 17 000$ pour la Fondation Mira.

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Récit de l’aventure

Jour 1, 20 juillet 2014

La nuit n’est pas facile pour personne à cause du Diamox, un médicament qui nous fait uriner à de multiples reprises. Ce dernier est utilisé pour prévenir l’oedème aigu des montagnes (eau sur les poumons) pendant l’ascension. Départ d’Arusha vers 8h en autobus jusqu’au versant ouest du Kilimandjaro, 3.5 heures de route sur des cailloux.

On arrive au pied de la montagne pour rencontrer nos porteurs personnels et faire vérifier à nouveau nos bagages. L’excitation est à son maximum, un peu d’inquiétude face à l’inconnu, mais nous sommes très impatients de commencer enfin l’ascension tant attendue et rêvée par la plupart d’entre nous. Notre guide de Chinook Pierre Carbonneau est à sa première expédition ici. Il est super et n’a surtout pas peur de ne pas connaître toutes les réponses . On embarque à nouveau dans l’autobus qui nous mène au point de départ sur la voie Lemohso, la porte Londorossi à 2100 mètres. Les porteurs nous préparent un bon dîner avant de partir. Plusieurs règles s’imposent : désinfecter nos mains sous l’eau chaude offerte par les porteurs, ne pas toucher nos vêtements ou quoi que ce soit pendant le repas sauf les ustensiles ou la bouffe! Marcher très lentement, à pas de tortue, ne pas dépasser le sherpa en chef Paul . Il s’agit déjà là d’un bon défi. La première heure est facile et simple, on marche sur de la terre rouge et la montée débute assez rapidement dans le camp Forest situé au cœur d’une forêt tropicale d’une haute densité et ce pendant 4 heures, un peu plus difficile. J’ai plus de facilité quand les pas sont rapides, car on ne reste pas sur nos pas plus qu’une fraction de seconde alors mon équilibre n’est pas trop affecté.

Incident insolite : j’effleure accidentellement une plante dont j’ignorais la toxicité et j’ai la main toute engourdie et pleine de bosses en l’espace de 5 secondes, la douleur est de 8 sur une échelle de 10. Le sherpa Paul va chercher une autre plante considérée comme un médicament ou plutôt un antidote pour en mettre sur ma main et ça fait du bien un peu.

Arrivée vers 18h30 au camp Mkubwa à 2791 mètres d’altitude avec un dénivelé de +691m sur une distance de 10 km. Les tentes sont déjà installées à notre arrivée. Pénombre ++  le souper est bon, crème aux champignons, macaroni à la viande et sauce aux tomates. Je dors bien jusqu’à 4 heures du matin tout en étant inconsciente des sorties nocturnes de mon coéquipier Michel qui est drôlement affecté par le Diamox.

Jour 2, 21 juillet 2014

Le soleil est magnifique et la chaleur se fait ressentir assez rapidement. Les porteurs nous appellent pour le déjeuner : œufs brouillés avec le délicieux sirop d’érable que Michel a apporté, fromage, toasts , bref tout ce qui est nécessaire pour notre bonne forme et notre énergie car la journée s’annonce longue : 9 km sur les chemins très bosselés et rocheux avec un dénivelé de 859 mètres pour une hauteur total de 3650 mètres. Michel ressent un peu les effets de l’altitude et de mon côté aucun sauf une douleur à ma patte d’oie gauche (faux mouvement lors du premier jour d’expédition) et la malléole externe de ma cheville gauche également. Je porte mes chaussures vert fluo toute la journée pour donner un peu de répit à ma malléole qui a été écrasée hier avec les bottes mais tout se passe bien jusqu’au moment de me planter par terre en voulant donner une tape d’encouragement à Maryse . On doit regarder en tout temps où l’on met nos pieds! Je Une coupure à mon majeur gauche s’ajoute (alerte à la cellulite). Ma main droite est encore engourdie mais sans douleur.  Grosse journée épuisante pour tout le monde mais on est extrêmement heureux d’avoir une vue absolument magnifique sur le Pic Kibo avec son sommet enneigé sur le terrain du camp Shira à notre arrivée à 3650 mètres d’altitude. Cet endroit s’étendent de grandes prairies. Les douleurs et la fatigue sont vite oubliées avec cette belle récompense. De la crème de poulet, spaghetti à la viande et fèves vertes, bananes frites avec du sirop d’érable au menu pour le souper. La nuit venue, le ciel se couvre de millions d’étoiles et on peut admirer la croix du sud.

Jour 3, 22 juillet 2014

Lever à 6h30, le sol est complètement gelé et la flore se fait de plus en plus rare. Les bonnes habitudes commencent à être adoptées  (nettoyage, remplissage des gourdes d’eau sans oublier les pilules, auto-nettoyage, préparer la tente pour sa désinstallation, ++ crème solaire car le soleil est tellement fort qu’il passe au travers des vêtements, lunettes solaires en tout temps peu importe les conditions météorologiques, amener un petit bout de papier toilette sur soi). Encore mes chaussures vertes fluo aujourd’hui. Ampoules, tendinite de la patte d’oie et du long fibulaire au menu mais mon moral est très bon. Je ne ressens aucun effet en lien avec l’altitude sauf une perte d’appétit. Tout le monde est vraiment heureux d’arriver au camp Moir (un peu dépassé le Shira 2) à quelques kilomètres à peine de la frontière du Kenya à 4164 mètres d’altitude, le chemin qui nous y mène est doté d’une vue incroyable de la vallée (on est dedans!) et la vue du sommet se rapproche de plus en plus, ce qui nous rend très fébrile à notre arrivée. J’arrange ma botte gauche en creusant 4mm pour isoler la malléole car je veux me rendre au sommet sans me geler les pieds et avec moins de douleur. On traverse la caldeira de Shira en direction du flan ouest du massif volcanique Kibo, ce qui nous donne l’impression de toucher les nuages. Distance parcoure de 10 km avec dénivelé de +514 mètres. J’ai bu 6 litres d’eau aujourd’hui!

Jour 4, 23 juillet 2014

Réveil vers 6h30 après une bonne nuit de sommeil pour moi et un peu moins pour Michel. C’est très difficile de se départir du sleeping bag à cette température glaciale. Je dois me forcer pour déjeuner et c’est le cas pour plusieurs d’entre nous. Plusieurs ont des maux de tête et la fatigue se fait ressentir de plus en plus rapidement. J’essaie la botte gauche en position stationnaire ou dynamique sur une surface bien plate, je ne ressens aucun symptôme mais aussitôt que je mets mon pied sur une roche ou sur une surface bosselée, ahh ouch!! Il est inimaginable pour moi de passer la journée ainsi, que faire ? Je mets la botte droite et la chaussure verte gauche, ben oui! Tout simplement drôle mais je n’ai pas de douleur ainsi et que faire avec le genou enflé au niveau de l’insertion distale de la patte d’oie? Juste le fait de pencher me procure une douleur assez vive. Je décide alors de me faire un bon tapping en diminuant la rotation interne du genou tout en isolant la rotule. Départ vers 8h15 du camp Moir pour se rendre à Tour Lava à 4650 mètres d’altitude pour terminer la randonnée au camp Barranco à 3950 mètres d’altitude. Le camp Barranco est situé dans une magnifique vallée avec une vue splendide du mont Meru, le volcan jumeau du mont Kilimandjaro. Sur l’heure du dîner, certains membres de l’équipe ne se sentent vraiment pas bien ; fatigue extrême, diarrhée et maux de tête de plus en plus persistants. Pour ma part, je vais bien à part cette grosse perte d’appétit. C’est la première fois que l’on croise d’autres gens provenant des 4 coins du monde. Disons que le « trafic » y est sur la montagne! Aucune douleur au genou enfin. La descente en PM est assez périlleuse pour moi mais les sherpas m’ont aidée. Je leur en suis très reconnaissante car sans eux, l’expédition aurait été réellement impossible pour moi. Marcher à travers les grosses roches volcaniques est tout un défi. Il y a beaucoup de tentes de toutes les couleurs au camp Barranco (les nôtres sont identifiables par leur couleur orange) et on a vu plein de petits palmiers cotonniers, absolument mignons. On capte enfin le signal pour la première fois depuis le début de l’ascension, j’écris quelques mots à mes proches et je commence à grelotter un peu plus que d’habitude et mon nez coule à flot depuis ce matin. Je me force à manger les pâtes pour souper et je quitte la table aussitôt que je termine mon assiette car je ne me sens pas bien tout d’un coup. Dodo vers 19h30. Beaucoup de difficulté à m’endormir et réveil vers minuit tout en sueur et fiévreuse. Je ne réussis pas à me rendormir. Je pense aussi à trouver une solution pour ma cheville gauche, je ne peux pas me rendre sur le mur en chaussures. Il est présentement 4h30 du matin, je tappe la cheville sans toucher à la malléole externe et je coupe des bouts de chaussettes jaunes pour en faire un beigne avec du coban. Je me demande si tout va entrer dans la botte? Et oui, tout entre et les premiers pas sont sans douleur pour la première fois. J’essaie de dormir pour une demi-heure car on doit partir vers 7h30.

Jour 5, 24 juillet 2014

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Réveil en sueur et fiévreuse. Je me demande comment je vais faire pour marcher des km et des km à travers les roches volcaniques aujourd’hui en plus de faire le mur de Barranco.

Le mur est incroyable avec son inclinaison de 70 à 90 degrés avec 24 pouces de

largeur pour passer. Ce n’est pas de l’escalade mais plutôt grimper et on commence à être essoufflé à toutes les 30 secondes. Je ne me sens pas bien mais bien en même temps d’être surprotégée par les sherpas qui font vraiment tout pour m’aider à bien réussir. La route périlleuse dure environ

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2h45 et on voit de plus en plus le soleil de l’autre côté, ce qui signifie que la fin du mur approche. Vous ne pouvez pas imaginer le sentiment de fierté et d’accomplissement que l’on éprouve sur le plateau en haut du mur.

Je ne sais pas si je peux dire que le pire est passé car je suis de plus en plus exténuée comme les autres membres de l’équipe et je dois vraiment prendre une journée à la fois. Les sentiers sont très bosselés, cela monte et descend constamment.  Encore 2h avant d’arriver au camp Karanga à 4150 mètres d’altitude, il y a toute une montée périlleuse à effectuer. Là, on a l’impression de ne plus voir le bout du tunnel. On devient vraiment très essoufflé. Il n’y a presque pas de vue sur le paysage à cause de la brume et des nuages. Je suis vraiment impressionnée par les porteurs qui grimpent le mur comme des chèvres de montagne, toujours avec le gros poids sur leurs dos.

Jour 6, 25 juillet 2014

Très mauvaise nuit, cerveau congestionné, fièvre, sueur, douleurs musculaires. En route pour le camp Barafu situé à 4700 mètres d’altitude. On commence à respirer comme si on inspirait de l’air dans une paille avec le nez bouché. Le chemin entre les camps Karranga et Barafu est plus faisable que celui d’hier. Il n’y a plus de végétation. Mon cœur n’est toujours pas dans l’assiette. Pierre et les sherpas sont au courant de mon état et ils n’ont jamais tenté de me décourager ou de me dire indirectement que ce serait peut-être mieux de redescendre. Les sherpas nous expliquent un peu la nuit que nous allons passer et les 8 heures pour atteindre le sommet. Réveil vers 23h pour déjeuner. Il fait tellement froid et j’ai les mains déjà gelées en sortant de la tente. Vers minuit, c’est le grand départ pour une nuit incroyablement difficile sur le plan physique et mental. C’est vraiment de l’escalade, grimper dans la noirceur avec lampe frontale demande encore plus de concentration. Je m’efforce de regarder où je marche parce que c’est tellement pénible pour le moral quand on voit des points lumineux aussi haut quand on lève notre tête vers le haut . On aurait cru aux lumières des avions mais ce sont en fait les lampes frontales des autres équipes. Cela nous donne envie de pleurer car on sait l’effort qu’on a à mettre encore et encore pour y arriver juste là où on voit les points lumineux qui est encore très loin du sommet. Là, je commence à craquer dans ma tête car je ne me sens vraiment pas bien, très fiévreuse encore et je me laisse aller sur une roche pour fermer mes yeux deux minutes. Je croyais qu’il était 1 heure du matin sans plus. Pierre me montre sa montre qui indique qu’on est rendus à 5320 mètres et surtout qu’il est déjà 4 heures du matin, je me resaisis immédiatement en me disant que j’ai déjà fait la moitié du chemin et qu’il n’est pas question d’abandonner au point où je suis rendue à moins d’avoir les deux jambes cassées. La paille commence à se raccourcir pas mal et je ne supporte plus de boire l’eau de piscine aussi glaciale car cela fait mal aux dents et à la gorge. Vers 6h15, le ciel commence à se clarifier et c’est absolument magnifique, cela nous donne vraiment un élan pour continuer notre chemin. On arrive au Stella Point à 5750 mètres d’altitude après avoir monté une pente très difficile qui ressemble aux mines de Thetford Mines , le pied s’enfonce au moins 7-8 pouces à chaque pas. Très dur! Les glaciers sont tellement beaux que cela me donne des frissons. Il reste encore 2 kilomètres à parcourir, je ne sais plus quoi penser ni où mettre mes pieds. On pleure tous en voyant la fameuse pancarte du sommet si connue à travers le monde entier au Pic Uhuru à 5895 mètres d’altitude, surnommé le toit de l’Afrique. Séances photos et émotions fortes pendant une demi-heure et c’est déjà la descente. On revient au camp Barafu pour une mini sieste avant d’amorcer une autre descente de 4 heures vers le Mweka camp à 3068 mètres d’altitude avec les jambes en compote. Je mange quelques grains de riz dans la tente avant de m’endormir très fiévreuse encore. Notre patience a été mise à très rude épreuve aujourd’hui.

Jour 7, 26 juillet 2014

20ADépart de Mweka camp pour la porte de Mweka à 1650 mètres d’altitude sur une distance de 10 km. La descente s’avère difficile puisqu’il a plu durant la nuit et le sentier est très glissant. On arrive à la porte vers midi.

Afin de couronner la fin de l’expédition, j’offre mes bottes de randonnée à une guide qui portait des bottes vraiment mais vraiment trop grandes pour elle après avoir vu ses dix orteils ensanglantés.

Je termine mon petit récit en disant que le Kilimandjaro est loin d’être seulement un défi physique.

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